Le mur du marathon : comprendre et l'éviter
Le « mur » du marathon est ce moment redouté, généralement entre le 30e et le 35e kilomètre, où l'allure chute brutalement sans que la volonté y puisse grand-chose : les jambes deviennent lourdes, chaque foulée coûte, le cerveau ne pense plus qu'à s'arrêter. Le phénomène est bien documenté et, surtout, il est largement évitable. Ce guide explique ce qui se passe physiologiquement, pourquoi le mur frappe si souvent vers le 30e kilomètre, et comment l'entraînement, la nutrition et la gestion de l'allure permettent de ne jamais le rencontrer.
Ce qui se passe dans le corps : le glycogène
À allure marathon, les muscles tirent leur énergie de deux carburants : les glucides, stockés dans les muscles et le foie sous forme de glycogène, et les graisses, stockées en quantité quasi illimitée. Le glycogène est le carburant « rapide » et indispensable pour soutenir une allure élevée, mais ses réserves sont limitées. Les travaux fondateurs de Bergström et Saltin (1967) ont montré que le temps d'effort soutenable à intensité élevée dépend directement du stock de glycogène musculaire au départ, et que ce stock peut être augmenté par une alimentation riche en glucides dans les jours précédents.
Une modélisation détaillée du marathon (Rapoport, 2010) a quantifié le problème : pour un coureur entraîné courant à une intensité typique de marathon, les réserves de glycogène de l'organisme suffisent pour une distance de l'ordre de 30 km. Au-delà, si rien n'a été fait pour les économiser ou les compléter, les muscles doivent fonctionner presque exclusivement sur les graisses. Or l'oxydation des graisses fournit de l'énergie moins vite : l'allure soutenable baisse mécaniquement, parfois de 1 à 2 minutes au kilomètre. C'est le mur.
Pourquoi vers le 30e kilomètre ?
Le kilomètre exact dépend de trois paramètres : la taille des réserves au départ (alimentation des jours précédents, niveau d'entraînement), la vitesse à laquelle on les consomme (allure de course par rapport au potentiel réel) et les apports pendant la course. Le modèle de Rapoport montre que le point d'épuisement se déplace de plusieurs kilomètres dans un sens ou dans l'autre selon ces trois facteurs. L'analyse de plusieurs millions de résultats de marathons amateurs (Smyth, 2021) confirme la fenêtre empirique : les effondrements d'allure se concentrent entre le 30e et le 35e kilomètre, ils touchent davantage les hommes que les femmes, et ils sont fortement associés à un départ trop rapide par rapport au potentiel du coureur.
Les facteurs qui précipitent le mur
| Facteur | Mécanisme | Parade |
|---|---|---|
| Départ trop rapide | À intensité plus élevée, la part des glucides dans le mélange énergétique augmente : le glycogène s'épuise plus tôt | Départ 5 à 10 s/km sous l'allure cible |
| Réserves incomplètes au départ | Régime pauvre en glucides ou dernier repas trop léger les jours précédents | 10 à 12 g de glucides/kg/jour sur 36 à 48 h (Burke et al., 2011) |
| Ravitaillement insuffisant | Aucun apport pendant la course : le foie ne peut plus maintenir la glycémie | 60 g de glucides par heure dès le 5e km |
| Sorties longues trop courtes | Capacité à utiliser les graisses peu développée, muscles non habitués à la durée | Sorties longues de 30 à 35 km en préparation |
| Chaleur et déshydratation | Coût cardiovasculaire accru, consommation de glycogène augmentée | Allure revue à la baisse par temps chaud, boire à chaque ravitaillement |
Le coût d'un départ trop rapide
Le départ trop rapide est de loin la cause la plus fréquente. Ordres de grandeur observés chez les coureurs amateurs, pour un objectif autour de 4h :
| Allure de départ par rapport à la cible | Risque de mur | Perte typique à l'arrivée |
|---|---|---|
| Allure cible ou légèrement plus lente | Minimal | 0 min |
| 5 s/km trop vite sur les 20 premiers km | Probable | 3 à 5 min |
| 10 s/km trop vite | Sévère | 8 à 15 min |
| 15 s/km trop vite | Majeur | 15 à 30 min |
| 20 s/km trop vite | Effondrement | Plus de 30 min, ou abandon |
La logique est asymétrique : partir 10 secondes au kilomètre trop vite fait gagner 3 minutes au semi, puis en fait perdre 10 ou 15 après le 30e kilomètre. Les allures de passage à respecter pour chaque objectif sont données par le calculateur d'allure marathon et, par exemple, sur la page marathon en 4h (5'41"/km, passage au 30 km en 2h50'38").
Stratégie anti-mur en quatre volets
1. L'entraînement : apprendre au corps à économiser le glycogène
Les sorties longues de 30 à 35 km, courues majoritairement en endurance fondamentale, développent la capacité des muscles à produire leur énergie à partir des graisses, ce qui épargne le glycogène à allure de course. Les blocs à allure marathon placés en fin de sortie longue (10 à 20 km) apprennent à tenir l'allure sur des jambes fatiguées. Trois à quatre sorties de plus de 28 km dans une préparation constituent un bon repère. Le détail se trouve dans notre guide préparer un marathon.
2. L'allure : negative split ou allure régulière
Les coureurs qui évitent le mur sont ceux qui courent la seconde moitié à la même allure que la première, ou légèrement plus vite. Concrètement : 5 à 10 secondes au kilomètre sous l'allure cible sur les 10 premiers kilomètres, allure cible stricte jusqu'au 30e, puis maintien. Notre comparatif negative split, even split, positive split chiffre les trois scénarios kilomètre par kilomètre.
3. La nutrition : remplir avant, compléter pendant
Avant : 10 à 12 g de glucides par kilo de poids corporel par jour pendant les 36 à 48 heures précédant la course (Burke et al., 2011), en réduisant les fibres la veille. Pendant : pour un effort de plus de 2h30, l'apport recommandé est de 60 g de glucides par heure, jusqu'à 90 g/h avec des mélanges glucose-fructose chez les coureurs qui ont entraîné leur tube digestif (Jeukendrup, 2014). En pratique, un gel de 25 g toutes les 25 minutes dès le 5e kilomètre, ou l'équivalent en boisson énergétique, et surtout pas d'attente des premiers signes de faiblesse : quand ils apparaissent, il est trop tard. Notre article sur la nutrition pendant la course propose un plan de ravitaillement complet.
4. Le mental : découper la course
Divisez le marathon en segments de 5 km avec un temps de passage pour chacun, et ne pensez qu'au segment en cours. Prévoyez à l'avance ce que vous ferez si le 30e kilomètre est difficile : réduire l'allure de 10 secondes au kilomètre plutôt que de s'accrocher à tout prix, prendre un gel, se concentrer sur la cadence. Un coureur qui a un plan pour les moments difficiles les traverse ; un coureur qui les découvre s'arrête.
Que faire si le mur arrive quand même ?
- Ralentissez immédiatement de 15 à 20 secondes au kilomètre plutôt que d'attendre l'effondrement : une baisse volontaire coûte moins cher qu'une chute subie.
- Prenez un gel et de l'eau, même si l'envie n'y est pas : la glycémie remonte en 10 à 15 minutes.
- Alternez si besoin 1 km de course et 1 minute de marche rapide : l'allure moyenne reste souvent meilleure que celle d'une course qui se délite.
- Raccourcissez la foulée et augmentez la cadence pour réduire le coût musculaire de chaque pas.
FAQ : le mur du marathon
Qu'est-ce que le mur du marathon exactement ?
C'est une chute brutale et involontaire de l'allure, généralement entre le 30e et le 35e kilomètre, provoquée par l'épuisement des réserves de glycogène musculaire et hépatique. Privés de leur carburant rapide, les muscles doivent fonctionner sur les graisses, qui fournissent l'énergie plus lentement. L'allure peut alors baisser de 1 à 2 minutes au kilomètre.
Pourquoi le mur survient-il vers le 30e kilomètre ?
Parce que les réserves de glycogène d'un coureur entraîné, à allure marathon, correspondent à une distance de cet ordre selon les modélisations physiologiques. Le kilomètre exact varie selon l'allure choisie par rapport au potentiel réel, le remplissage des réserves avant la course et les apports en glucides pendant la course. Un départ trop rapide avance le mur, un ravitaillement régulier le recule ou le supprime.
Comment éviter le mur du marathon ?
Trois actions combinées : partir 5 à 10 secondes au kilomètre sous l'allure cible sur les 10 premiers kilomètres, consommer 60 g de glucides par heure dès le début de la course, et avoir réalisé en préparation des sorties longues de 30 à 35 km avec des blocs à allure marathon. Une charge en glucides de 10 à 12 g/kg/jour les deux jours précédents complète le dispositif.
Le mur concerne-t-il aussi le semi-marathon ?
Rarement au sens strict. Sur un semi couru en moins de 2h15, les réserves de glycogène suffisent en général à couvrir la distance, surtout avec un petit apport en cours de route. La fin de course difficile sur semi est plutôt liée à un départ trop rapide et à l'accumulation de fatigue musculaire, pas à l'épuisement énergétique.
Combien de gels prendre pendant un marathon ?
Pour atteindre 60 g de glucides par heure, comptez un gel de 25 g environ toutes les 25 minutes, soit 8 à 10 gels pour un marathon en 4h, ou une combinaison de gels et de boisson énergétique aux ravitaillements. Commencez dès le 5e kilomètre et testez ce schéma lors de deux ou trois sorties longues pour habituer votre système digestif.
Outils associés
Allure marathonSources
- Rapoport BI (2010). Metabolic factors limiting performance in marathon runners. PLoS Comput Biol. 2010;6(10):e1000960. Lien
- Smyth B (2021). How recreational marathon runners hit the wall: A large-scale data analysis of late-race pacing collapse in the marathon. PLoS One. 2021;16(5):e0251513. Lien
- Bergström J, Hermansen L, Hultman E, Saltin B (1967). Diet, muscle glycogen and physical performance. Acta Physiol Scand. 1967;71(2):140-150. Lien
- Jeukendrup A (2014). A step towards personalized sports nutrition: carbohydrate intake during exercise. Sports Med. 2014;44(Suppl 1):25-33. Lien
- Burke LM, Hawley JA, Wong SH, Jeukendrup AE (2011). Carbohydrates for training and competition. J Sports Sci. 2011;29(Suppl 1):S17-S27. Lien